Bac, Brevet : et si le thermomètre faussait les résultats ?

Bac, Brevet : et si le thermomètre faussait les résultats ?

Antoine Maldonado Antoine Maldonado
6 juin 2026
5 min de lecture
Penser une éducation face aux défis écologiques

Chaque année en juin, près d’1,5 million d’élèves composent pour le bac et le brevet. Les données scientifiques documentent ce que peu de bilans officiels mentionnent encore : la chaleur impacte les performances cognitives et soulève des questions sur les conditions dans lesquelles les élèves apprennent et sont évalués.

Bon Pote publiait le 27 mai une alerte sur les examens sous canicule. Dans la continuité de cette alerte, Profs en transition apporte un éclairage complémentaire : que disent les données sur l’impact de la chaleur sur l’acte d’apprendre et d’être évalué ? Notre analyse sur la chaleur dans les bâtiments scolaires posait les bases, celui-ci va plus loin, vers ce qui se passe dans les têtes…

Le calendrier des examens aura rendez-vous avec la canicule

Du Bac de philosophie le 15 juin au brevet le 30 juin, en passant par le Grand Oral jusqu’au 1er juillet, plus d’1,5 million d’élèves composeront dans une période qui coïncide désormais régulièrement avec des épisodes de chaleur intense.

Depuis le 21 mai 2026, la France est sous un dôme de chaleur exceptionnel : des températures oscillant entre 10 et 15°C au-dessus des normales, un blocage anticyclonique qui maintient l’air saharien piégé au-dessus de l’Hexagone, 18 départements en vigilance jaune.
Nous sommes désormais en juin et le bac commence dans quelques jours…

Ce dôme de chaleur printanier n’est malheureusement plus une anomalie isolée. Les épisodes de chaleur intense arrivent désormais de plus en plus tôt dans l’année: maitenant entre mai et juin et donc bien avant l’été météorologique.
Les relevés se classent, chaque année, parmi les plus chauds enregistrés depuis 1900. Selon Météo-France, d’ici 2050, les vagues de chaleur seront cinq fois plus fréquentes en France, s’étirant de début juin à mi-septembre.

Le calendrier scolaire et les examens ont été pensés pour un autre climat.

La France maintient, l’Allemagne lève les cours.

En Allemagne, le Hitzefrei, littéralement « libre de chaleur », permet d’interrompre les cours dès 25°C dans une salle de classe. Ce n’est pas une recommandation, c’est un droit.

En France, un député a interrogé le ministère sur l’opportunité d’un dispositif équivalent. En 2022, en pleine canicule pendant les épreuves du bac, le ministre avait confirmé que les épreuves se dérouleraient selon les modalités prévues. Les données scientifiques sur l’impact cognitif de la chaleur continuent d’alimenter ce débat et pour cause:

23°C, c’est tout ce qu’il faut pour déjà perdre en performance

Le seuil documenté à partir duquel les performances cognitives commencent à décliner n’est pas de 35°C, ni même de 30°C. Il est de 23°C ! Concentration, mémoire de travail, vitesse de traitement : tout ralentit bien avant que la chaleur ne devienne insupportable physiquement.

Une étude de l’Université Harvard a comparé les résultats d’étudiants selon qu’ils disposaient ou non de la climatisation pendant une vague de chaleur. Même niveau de départ, même établissement, seule différence : la température de leur chambre lors des révisions. Ceux qui avaient la climatisation ont obtenu de meilleurs résultats. 

La climatisation devient un facteur invisible de réussite scolaire.

Tous les élèves ne révisent pas dans les mêmes conditions

Selon l’ADEME, 42% des 18-24 ans déclarent souffrir de la chaleur dans leur logement en été, contre 14% des 65-75 ans. Les personnes modestes souffrent deux fois plus de la chaleur que les personnes aisées. Selon la FAGE, 40% des étudiants rencontrent également des problèmes thermiques graves dans leur logement. Et pour autant, ce sont bien eux qui révisent pour le bac.

Or on l’a vu : les performances cognitives chutent dès 23°C: concentration, mémoire de travail, capacité à traiter l’information. Tout se dégrade dans un logement surchauffé. Réviser trois heures dans une chambre à 32°C n’est pas équivalent à réviser dans un environnement thermique supportable. Ce n’est pas une question de volonté ou de méthode de travail, c’est une question de conditions qui jouent sur nos capacités physiques.

C’est ici que la question de la climatisation prend tout son sensFrançois Gemenne, membre du GIEC et professeur à HEC Paris, le formule clairement : en France, où la production d’électricité est quasiment décarbonée et depuis l’interdiction des gaz fluorés réfrigérants en 2024 (règlement F-Gas III européen), la climatisation n’est plus automatiquement un problème pour le climat. Mieux : climatisation et rénovation des bâtiments ne s’opposent pas, ils peuvent être, selon lui, parfaitement complémentaires.

Il ne s’agit pas de tout climatiser mais cibler en priorité les espaces les plus exposés à la chaleur. Qu’il s’agisse d’une salle de classe, d’une salle d’examen ou d’une chambre d’étudiant avec des équipements adaptés, de climatisation ou de simples aérateurs, l’objectif est de répondre à une urgence réelle : sanitaire d’abord, cognitive ensuite.

Ce qui reste un obstacle, c’est le coût qui crée une inégalité concrète entre ceux qui peuvent réviser au frais et ceux qui ne le peuvent pas.

Aux États-Unis, l’impact de la chaleur sur les résultats scolaires a été documenté en priorité pour les populations les plus précaires. Ces données n’existent pas encore pour la France, mais les conditions de leur émergence sont déjà réunies. Car la chaleur frappe encore plus fort là où les conditions sont déjà les plus difficiles : les élèves qui vivent et révisent dans des logements surchauffés sont souvent les mêmes qui fréquentent des établissements dont l’adaptation thermique reste à construire.
Une double exposition donc : à domicile et en classe qui concerne en priorité ceux qui cumulent déjà les conditions les plus difficiles.

La question n’est pas encore posée officiellement mais les données, elles, réchauffent déjà le débat.

Des établissements n’ont pas attendu

Le programme ACTEE CUBE.S accompagne depuis 2019 les collèges et lycées dans l’amélioration de leur confort thermique sans travaux, uniquement par le changement d’organisation.

215 établissements ont participé en 2023, avec une moyenne de 12,6% d’économies d’énergie et jusqu’à 40,6% pour le meilleur. En Nouvelle-Aquitaine, un Conseil régional de jeunes travaille à l’amélioration du confort dans les lycées : les élèves eux-mêmes sont acteurs. Ces initiatives ne règlent pas tout, mais elles prouvent que des réponses concrètes et reproductibles existent.

Repenser l’école à l’heure du dérèglement climatique

Le calendrier scolaire, les modalités d’évaluation, les conditions d’apprentissage : tout cela a été pensé pour un climat qui n’est plus le nôtre. D’ici 2050, ou certainement avant au vu de la fréquence des évènements actuels, les examens de fin d’année se passeront dans des conditions thermiques que nous n’avons jamais connues collectivement.

PISA, l’évaluation internationale de l’OCDE qui compare les systèmes éducatifs de 92 pays, mesure les inégalités sociales dans les résultats scolaires. En France, l’écart entre élèves favorisés et défavorisés atteint 113 points. L’un des plus importants de l’OCDE.
Mais PISA ne mesure pas les conditions thermiques dans lesquelles les élèves apprennent ou révisent, ni la température de leur chambre la nuit avant l’examen ou même celle directement durant l’examen. Cette variable-là n’existe dans aucune évaluation internationale. Avec le dérèglement climatique, elle devra y figurer.

Magali Reghezza-Zitt, géographe et ancienne membre du Haut conseil pour le climat, le dit clairement dans son livre Bienvenue en 2055 et sur France 2 le 26 mai : « Les rythmes scolaires vont aussi changer. Tout ça, ce sont des modes de vie qui vont changer progressivement. »

Ce n’est pas une prophétie, c’est ce que dit la science sur l’adaptation nécessaire de nos sociétés.

L’égalité des chances en éducation est un principe fondateur du système scolaire français, qui s’incarne dans de nombreux dispositifs existants. Les données scientifiques sur l’impact thermique de l’apprentissage ouvrent une dimension supplémentaire de cette réflexion : les conditions physiques dans lesquelles les élèves étudient et sont évalués.

Penser l’école de demain face au dérèglement climatique, c’est regarder avec ludicité cette réalité et l’anticiper.

Derrière chaque résultat d’examen, il y a un élève qui a révisé quelque part, dans des conditions que personne ne mesure encore. C’est peut-être la que se joue le prochain chantier pour l’égalité des chances.

Antoine Maldonado
Antoine Maldonado

Membre du réseau Profs en transition.

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